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Urbanisme littoral : penser la ville de demain à l’ère du climat instable

Face à l’accélération du changement climatique, les grandes villes littorales sont aujourd’hui en première ligne. Montée du niveau de la mer, submersions de plus en plus fréquentes, érosion côtière, pression démographique : les modèles urbains hérités du XXᵉ siècle montrent leurs limites. Continuer à bâtir des immeubles massifs au ras de l’eau, sur des sols fragilisés, revient à ériger des tours aux pieds d’argile, coûteuses, vulnérables et condamnées à court ou moyen terme.

Pourtant, d’autres voies existent. Plus sobres, plus intelligentes, plus résilientes. L’urbanisme de demain ne sera pas une course à la hauteur ou au béton, mais une stratégie d’adaptation sur le très long terme, capable d’évoluer avec son environnement plutôt que de le combattre.

- Par Akli Amrouche, Architecte & Urbaniste – le 31 Janvier 2026 -

La résilience comme stratégie de long terme : l’enseignement de Brooklyn

La FEMA (Federal Emergency Management Agency) est l’Agence fédérale américaine de gestion des situations d’urgence. Pour faire simple, c’est l’équivalent, à une échelle colossale, de notre Protection Civile, mais avec une mission de planification urbaine et de cartographie des risques bien plus étendue. L’idée des architectes dans le projet que nous vous présentons est d’utiliser des données scientifiques non pas pour interdire de construire (ce qui est la réaction habituelle de peur), mais pour dimensionner l’architecture. C’est le passage d’une architecture de « constat » à une architecture de « prédiction ». En somme, se baser sur des données type « FEMA » permet aux concepteurs de ne plus naviguer à vue. Au lieu de poser un bloc de béton en espérant qu’il tienne 20 ans, on conçoit une boucle résiliente qui sait déjà où sera l’eau dans un siècle.
À New York, le projet prospectif de Ruxuan Zheng propose une rupture radicale avec la logique défensive classique. S’appuyant sur les données climatiques de la FEMA projetées jusqu’en 2500, son travail n’est ni un simple projet immobilier ni une vision esthétique : c’est un simulateur de croissance urbaine, pensé pour un monde instable.

L’idée centrale est simple mais puissante : dissocier la ville du sol.

Au lieu d’ancrer la ville dans des fondations rigides exposées à l’érosion et aux chocs marins, Zheng imagine une structure en boucle, une sorte de ville-pont, greffée sur les infrastructures existantes. Une ville qui s’élève pour libérer le rivage.

Le principe de la structure-pont

Plutôt que d’ajouter de nouvelles emprises au sol, le modèle propose d’utiliser les axes existants comme des rails urbains :
La structure suspendue s’enjambe au-dessus des voies rapides et ferroviaires
Elle accueille logements, commerces, équipements et mobilités douces

Le sol est libéré, rendu à la mer et au vivant. Ce n’est pas une fuite vers le ciel, mais une densification intelligente, au-dessus de l’existant.

Flexibilité structurelle : une nécessité sismique

La rigidité structurelle est parfois un danger. Les structures monolithiques résistent mal aux secousses sismiques et aux efforts dynamiques combinés (vent, houle, vibration).
La forme en boucle segmentée présente ici un avantage décisif :
  • Elle dissipe l’énergie au lieu de la subir
  • Elle repose sur des appuis isolateurs (élastomériques), conformes aux logiques parasismiques
  • Elle fonctionne par tronçons articulés, capables d’absorber les mouvements Là où un mur ou une digue finit par rompre, une structure flexible encaisse, se déforme, puis retrouve son équilibre.

Apprivoiser la mer plutôt que la bloquer

Les événements récents l’ont démontré : l’enrochement et les murs de protection ne suffisent plus. Ils déplacent souvent le problème au lieu de le résoudre.
Le modèle de Zheng propose une autre philosophie : créer une zone tampon vivante entre la ville et la mer.

  • Niveau 0 :* le sol comme espace sacrificiel maîtrisé

Zones humides, parcs poreux, bassins de rétention. Espaces capables d’accueillir l’eau sans dégâts
Récifs artificiels et terrasses végétalisées en gradins. Chaque niveau brise l’énergie de la vague, réduisant l’érosion et protégeant les infrastructures arrière.

  • En hauteur :* la continuité urbaine

Transports, commerces, logements et services sont maintenus hors d’atteinte
La vie urbaine continue, même en période de crise climatique
Une projection sur le siècle, pas sur le mandat
Le véritable enjeu pour les villes littorales est politique autant que technique :
sortir de la gestion de l’urgence pour entrer dans une planification de prévoyance.
Souvent nos villes ne peuvent plus s’étendre horizontalement sans sacrifier des terres agricoles ou naturelles. La réponse passe par la verticalité raisonnée, non pas sous forme de tours isolées, mais de systèmes urbains continus, adaptables et évolutifs.
Cette approche permet également de respecter les lois Littorales les plus restrictives :
  • Emprise au sol minimale
  • Sol perméable et réversible
  • Création de valeur sans artificialisation supplémentaire

  • Une ville élastique, sobre et prospère*



L’urbanisme de résilience n’est ni une dépense superflue ni un luxe technologique. C’est une assurance sur l’avenir.
Il ne s’agit pas de perdre la ville existante, mais de la transformer intelligemment, sans gaspillage de ressources, en s’appuyant sur ce qui est déjà là.
La ville de demain ne sera pas une forteresse figée face à la mer.
Elle sera un système élastique, capable d’évoluer, de s’adapter, de cohabiter avec un environnement changeant.
Rien n’est perdu.
Mais tout est à réinventer.

Crédit photo : Ruxuan Zheng, Haoyuan Wang

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